Albert Rannou, guimilien, est l’une des figures de la Résistance bretonne. Voici en quelques lignes son histoire. 

Un premier combat

Alain Marie voit le jour le jeudi 5 mars 1914, à Guimiliau. Il est le fils de Jean-Louis Marie, maçon, âgé de vingt-cinq ans et de Marie-Anne COAT, jeune couturière de vingt ans.

Il est le premier enfant du couple.

Le 1ᵉʳ août 1914, la France lance son ordre de mobilisation générale. Alain a cinq mois lorsque son père part pour la guerre.

Il combat au 48e Régiment d’Infanterie.

En 1915, Jean-Louis subit une intoxication au gaz. Il rentre un temps chez lui, mais doit repartir au front. Il n’est pas présent lors de la naissance du petit Yves, le 31 mai 1916.

Par chance, Jean-Louis revient vivant de la guerre. Il retrouve ainsi son épouse et ses deux garçons qu’il peut à présent voir grandir.

Un engagement militaire

Le jeune Albert s’engage volontairement dans la marine bien avant ses vingt ans.

Alors que les garçons de son âge partent pour le service militaire, Albert revient à la vie civile. Tout comme son père, il est maçon et s’installe à Brest.

17 juillet 1936. La guerre d’Espagne débute. Rapidement, Albert s’engage dans la Brigade Internationale. Membre actif de la brigade, il est promu lieutenant le 1ᵉʳ août 1937.

Cette même année, Albert se blesse.

Le 14 novembre suivant, il écrit une lettre à l’un de ses camarades. Sa blessure est guérie, il peut de nouveau combattre.

Albert Rannou- Extrait d'une lettre écrite depuis l'Espagne.

Malheureusement pour Albert, il reçoit un éclat de grenade à la jambe. Il doit rentrer en France. À cause de cette blessure, Albert doit à présent marcher, pendant un temps, avec des béquilles.

Membre du PCF, la police le surveille de prêt.

1ᵉʳ septembre 1939. La Seconde Guerre Mondiale éclate. Du fait de sa blessure, Albert ne peut être mobilisé.

Cela ne l’empêche pas de combattre pour la France. Il rentre en résistance et rejoint les Francs-tireurs et partisans (FTP), dès la création en avril 1942.

Un combat pour la liberté

Au sein des FTP, Albert commet de nombreux actes de sabotage. En voici trois exemples.

Dans la nuit du 26 au 27 mars 1942, Albert et ses collègues sabotent les installations électriques de l’Arsenal de Brest. Cela provoque de nombreuses coupures d’électricité.

Le 8 mai 1942, avec l’un de ses camarades, il fait exploser deux moteurs diesel à la base sous-marine de Lorient.

En septembre de la même année, Albert Rannou, Albert Rolland et Paul Monot, entre autres, essaient de faire sauter la « Maison d’Hitler », en bas de la rue Jean Jaurès. Dans la vitrine de cette maison, de nombreux portraits des dirigeants du IIIe Reich sont présents.

L’opération échoue à cause d’un problème d’allumage.

Dans le courant du mois, les FTP lancent d’autres attaques. Le 29 septembre, les premières arrestations débutent.

Le 2 octobre 1942, Albert se fait arrêter. Il est conduit à la prison de Brest. Avec ses camarades, il est torturé.

Lettres d’un prisonnier

L’isolement

En janvier 1943, Albert arrive à la prison de Rennes. Seul dans sa cellule, il écrit à ses parents. Il espère qu’ils vont bien, ainsi que son frère, et les rassure sur son état de santé.

Le 20 mars, il écrit :

 » Je suis peiné de voir que vous vous faites du mauvais sang à mon égard. Il n’est point besoin de vous en faire pour moi, on n’est pas si malheureux que vous le supposez ici, on est bien couché. C’est déjà une bonne chose. […] C’est embêtant de ne pas avoir de nouvelles de Yfic non plus ni de sa femme. Quand vous en aurez, ça sera peut-être pour vous annoncer que vous êtes grand-père et grand-mère. Moi ça ne me déplairait pas que l’on m’appelle « tonton » un jour aussi … »

Albert a le droit d’écrire une fois par semaine. Il est content de recevoir des colis de la part de ses parents et ne manque pas de les remercier. Il est heureux de pouvoir manger une crêpe au beurre. Le 3 avril, il dit :

« Enfin j’ai mangé le pain avec du lard et des œufs et bien entamé la crêpe avec le beurre (illisible) qui est toujours délicieux. Pour finir, une bonne pipe de tabac frais la dessus, rien de tel pour vous remonter un bonhomme. Aussi je vois qu’il est possible d’être heureux même en prison; quand on est choyé par les siens, comme je suis, et surtout d’avoir reçu des nouvelles d’Yfic ; je n’ai plus d’inquiétude de ce côté là »

Deux jours plus tard, Albert change de cellule. Il quitte l’isolement. Le samedi suivant, il demande à ses parents s’il est possible de recevoir un peu plus de patates pour partager avec ses compagnons de cellule. Dans sa lettre, il décrit sa journée :

  • Le matin, un quart de jus de la cantine et 350 grammes de pain quotidien
  • Un quart d’heure de promenade dans une petite cour
  • Entre 9 et 10h, la soupe (bouillon de légumes : carottes, rutabagas et navet)
  • À 4h, repas du soir, composé d’une louche de bouillon, accompagnée de patates, haricots et pois cassés.
  • Exception faite le dimanche, où il y a des nouilles et un morceau de viande au menu.

Le durcissement de la détention

Les conditions de détention se durcissent un peu dans le courant du mois d’avril. Albert ne peut plus écrire toutes les semaines, mais seulement un samedi sur deux. Dans une lettre du 24 avril, Albert a espoir de s’en sortir, mais ne se fait pas d’illusion sur son sort :

« Nous avons l’espoir d’être bientôt délivrés, à côté de nous il y a un gars de St Eutrope qui est condamné à mort depuis le mois d’avril. Mais il paraît qu’ils ne fusillent plus. Pourvu que ça soit vrai car autrement, si on est jugé, je ne me fais pas d’illusions. Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mes 2 blessures où j’ai échappé à la mort. J’ai confiance d’échapper encore cette fois-ci. »

Dans la même lettre, Albert évoque la nourriture et le partage avec ses compagnons de cellule :

« Comment que les crêpes sont appréciées par les copains et par moi-même. C’est à savoir lequel qui reçoit les meilleures choses, sitôt qu’un paquet nous arrive on le met sur la table et c’est moi qui est désigné pour faire les distributions entre nous six à mesure de nos besoins. Depuis le 1er avril, je peux dire que j’ai mangé à ma faim, on a tous repris un peu de graisses. »

Début juin, Albert écrit clandestinement à ses parents. Ainsi, il peut parler librement de la guerre et de son sort, sans passer par la censure. Il dit être prêt à mourir pour la France :

« La moitié d’entre nous risquons le grand paquet. Le pire, c’est qu’il y a beaucoup de mariés et de pères de famille. Pour moi, si ça m’arrive j’aurai seulement le grand désespoir de vous quitter ainsi que mon frère et sa femme. Mais rien ne m’inquiète à votre sujet, votre santé est bonne et rien ne vous manque par ailleurs. Donc s’il faut se résigner un jour ça sera avec calme et fierté que je marcherai. J’ai fait mon devoir de Français et de communiste. »

Dans le courant du mois de juillet, Albert indique à ses parents qu’il n’est pas nécessaire de mettre du pain dans les colis. Avec ses dix compagnons de cellule, ils en ont eu assez dans les derniers paquets.

Le 28 juillet, un mardi, Albert a le droit d’écrire à sa famille. Une simple phrase :

« Chers Parents,

Je pars avec les copains pour une destination inconnue. Je vous embrasse bien fort. »

Cette destination inconnue, c’est la prison de Fresnes.

La détention à Fresnes et le jugement

Le 17 août, Albert communique à ses parents l’adresse de la Croix-Rouge pour lui envoyer des colis. Tous les quinze jours, il a le droit d’en recevoir un de 5kg, avec du tabac et du savon.

Ce jour-là, le procès commence.

La semaine suivante, Albert écrit une nouvelle fois à ses parents. Il précise qu’il peut le faire qu’une fois par mois.

« Je crois pouvoir vous écrire tous les mois ici. Pour le moment tout va bien et j’espère qu’il en est de même avec vous. Ne vous inquiétez pas pour ma santé car sur quatre que nous sommes dans la cellule il y a un docteur. J’ai eu la visite de tante Célestine jeudi qui m’a causé une grande joie. Elle m’a donné un paquet de tabac, des gâteaux et du raisin. J’ai reçu votre colis le lendemain, on peut en recevoir un par quinzaine. Tachez de m’avoir du tabac si cela est toujours possible. On est pas trop mal nourri donc ne vous privez pas de trop pour moi. J’aurai besoin d’une chemise, une serviette et quelques mouchoirs. Je termine en vous embrassant. Le bonjour à tous. »

Le 28 août 1943, le tribunal de guerre allemand condamne Albert RANNOU à mort, ainsi que dix-huit de ses camarades brestois.

Le 31 août, Albert écrit à sa tante Célestine. Il espère revoir sa mère.

« Je suis en bonne santé et j’espère que ma lettre vous trouvera de même. J’ai été condamné à mort samedi matin et j’attends le dénouement de l’affaire avec calme. Mon avocat espère que je serai gracié, ce que je crois aussi tout en restant dans le doute. Je saurai le résultat définitif dans une quinzaine. Je pense avoir la visite de Maman cette semaine si au moins elle veut venir à Paris. »

Le Mont Valérien

Il est 10 h 45, ce 17 septembre 1943, Albert écrit une dernière fois à ses parents.

« Cher Papa et chère Maman

Il est 11 heures moins le quart, on vient de nous prévenir qu’on va être fusillés à 16 heures. Je vais donc donner ma vie à la France, pour ma patrie que j’ai toujours aimée et pour laquelle j’ai combattu. Je meurs content car mon sacrifice (j’en ai la certitude) n’aura pas été vain. J’ai lutté durant ma courte existence pour le bonheur des travailleurs et pour que la paix règne en ce monde.

Censure

Mes chers parents, vous savez que je vous ai toujours aimés et que vous me le rendez bien ainsi qu’Yfic. Ça me fait une peine immense de vous quitter à jamais. Je ne sais comment vous exprimer toute ma gratitude pour ce que vous avez fait pour moi. Vous m’avez choyé depuis mon enfance jusqu’à ma dernière heure. Si quelquefois je vous ai fait de la peine, vous m’avez pardonné. Je n’oublie pas non plus ma belle-sœur. Grand-mère et toute la famille auxquels vous voudrez bien envoyer mes amitiés dernières. Je pense à vous tous en ce moment qui est plus pénible pour vous que pour moi. Je viens de voir l’aumônier, j’ai refusé la communion. Donc aucun service religieux à mon intention. Mes amitiés aussi à tous les voisins et camarades, qu’ils sachent que j’ai fait mon devoir de Français et de communiste.

Papa, Maman, ma dernière pensée sera pour vous et pour mon frère. Je vous embrasse tous dans un même élan.

Soyez courageux.

Adieu tous.

Votre fils Albert.

Vive la France, Vive le parti communiste

Paix- Liberté- Justice »

Il est 16h, Albert Rannou et ses camarades sont fusillés au Mont Valérien.

Une reconnaissance à titre posthume

En 1946, Albert reçoit la Croix de Guerre avec étoile de bronze.

En 1947, la dépouille d’Albert est exhumée du cimetière d’Ivry-sur-Seine, pour être inhumée à Guimiliau. Son nom figure aujourd’hui sur le Monument aux Morts de la commune.

En février 1951, son père, Jean-Louis, fait la demande de carte de combattant volontaire de la Résistance à titre posthume.

Sa demande est acceptée l’année suivante.

En 1953, Albert reçoit la Médaille de la Résistance française.



Article écrit dans le cadre du challenge Upro-G

Pour la rédaction de cet article, je me suis appuyé sur les travaux de Gildas Priol et de Dominique Derrien.

Mais aussi de la transcription des lettres d’Albert, présente ici.

Et mon point de départ : son dossier de combattant volontaire, présent aux Archives Départementales du Finistère à la cote 1622 W 46/6557.

3 Comments

  1. La dernière lettre d’Albert à ses parents, mélange de tendresse filiale et de détermination, est particulièrement émouvante. Ton article met bien en lumière le courage de ceux qui ont lutté pour notre liberté. Merci !

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