
Disparu en mer
Pierre KERNE, préposé des douanes, est porté comme disparu en mer au printemps 1852. Voici en quelques lignes son histoire.
Une jeunesse faite de remous
Pierre KERNE (ou QUERNE en fonction des époques), vient au monde le 1ᵉʳ nivôse an II, à Taulé. Il voit le jour à cinq heures.
Il est le fils de Jean, cultivateur, et de Françoise NICOLAS.
Pierre est le huitième né d’une famille de neuf. Trois de ses aînés sont morts avant sa naissance. Il porte le même prénom que son frère, de vingt-deux ans son ainé.
Le petit garçon passe son enfance entre Taulé et Henvic, avec ses parents, ses frères et sœurs. Par période, la famille vit à Guiclan. C’est dans cette commune que sa sœur, Jeanne, meurt en 1806. Elle a vingt-sept ans.
Quatre ans plus tard, dans la même commune, Pierre, qui a désormais seize ans, perd sa sœur, Marie, en juillet 1810, puis son père, en novembre.
Après son service militaire, le jeune homme, âgé d’une vingtaine d’années, s’installe à l’Île-de-Batz.

Île-de-Batz- AD29- 2 Fi 82/2
Un nouveau départ
Ici, Pierre songe sûrement à une vie plus tranquille, loin des deuils qui ont marqué son enfance.
Sur l’île, Pierre est préposé des douanes royales. Il a pour mission de surveiller les côtes et doit éviter toute tentative de contrebande. Pour cela, il doit effectuer de nombreuses rondes afin d’inspecter les plages et les chemins de l’île.
Pierre doit également se charger de percevoir les droits de douane sur les marchandises qui transitent par le port. Pour calculer les droits, il pèse lesdites marchandises et vérifie que tous les documents sont en règle.
S’il constate une infraction, il dresse un procès-verbal indiquant les faits, l’identité des personnes fraudeuses et les marchandises qu’il saisit.

Une vie de famille
En parcourant les chemins de l’île, Pierre rencontre Claudine DIRAISON, jeune cultivatrice, de quatre ans sa cadette.
Ils se marient le 28 janvier 1818.
Pierre, qui a désormais vingt-cinq ans, ne semble pas être entouré de sa famille. Sa mère, Françoise, a soixante-quinze ans et n’est pas en mesure de faire la traversée depuis Plouénan, où elle réside à présent. Elle donne toutefois son consentement par écrit.
Le 15 novembre suivant est un jour heureux pour Pierre. Ce jour-là, il devient papa pour la première fois. Claudine vient de donner naissance à un petit garçon, prénommé Jean.
Le 4 février 1820, un nouveau garçon vient agrandir la famille. Il est prénommé François Alphonse.
Malheureusement pour Pierre, le bonheur est de courte durée. Le 31 décembre de cette année-là, sa mère décède à Morlaix. Elle vivait chez l’une de ses filles.

Le 17 juillet 1821, Claudine, décède à son. Elle a vingt-trois ans. Pierre se trouve veuf avec ses deux petits garçons, âgés de dix-sept mois et de deux ans et demi.
Une nouvelle union
Pierre attend sept années avant de se remarier.
Le 29 octobre 1828, il épouse Jeanne BRETON, cultivatrice, âgée de quarante-cinq ans, native de l’île.
Ce mariage aurait pu marquer un tournant plus heureux pour Pierre, mais hélas, la mort le poursuit encore.
Le 2 mars 1834, son fils, Jean, jeune garçon de quinze ans, décède. Pierre n’est pas en mesure de déclarer la mort de son fils. Des voisins, présents à ce moment-là, s’en chargent.
Il ne lui reste plus que François.
Ce dernier décide de s’engager dans la marine, avant l’âge de sa conscription.
Le 12 février 1841, Pierre est officiellement averti que son fils, François, est mort, non loin de Trinité, dans la mer des Caraïbes. Le décès est survenu quelques mois plus tôt, le 28 août 1840.
Malgré les nombreux deuils qui marquent son existence, Pierre continue sa vie auprès de Jeanne.
En 1848, Pierre a cinquante-cinq ans, il a une longue carrière de douanier derrière lui et peut enfin prendre sa retraite.
Désormais, il assure les liaisons entre Morlaix et l’Île-de-Batz sur son embarcation, nommée le Curieux.
Disparu en mer
Le 7 avril 1852, Pierre quitte Morlaix à bord de son embarcation. Jacques KERSCAVEN, quarante-cinq ans, ancien préposé aux douanes et le mousse, Julien GUILLERMIE, quinze et demi, sont également sur le Curieux.
Il est dix heures trente. Le navire vient de passer la pointe de l’île Callot. Pierre se marche à l’avant du navire et tombe soudain à la mer. Jacques et Julien tentent de le secourir, en vain.

Pierre ne réapparaît pas. Après plusieurs jours d’absence, il est porté disparu.
Six mois plus tard, le 8 octobre 1852, Jeanne, toujours sans nouvelle de son époux, saisit le tribunal civil de Morlaix.
Afin de pouvoir toucher la pension de veuve de préposé des douanes, elle demande à ce que le décès de Pierre soit déclaré à la date du 7 avril.
Le jugement a lieu le même jour. La demande de Jeanne est acceptée. Le juge fixe le décès de Pierre au 7 avril 1852. Il ordonne que le jugement soit transcrit sur les registres de l’Île-de-Batz et qu’une mention soit faite en marge de l’acte de décès le plus proche du 7 avril.
Le tribunal de première instance séant à Morlaix, département du Finistère, a rendu le jugement dont la teneur suit :
Louis Napoléon, Président de la République française, à tout présent et à venir, salut.
Le tribunal civil de première instance de l’arrondissement de Morlaix séant audit Morlaix au palais de justice, département du Finistère, a rendu le jugement ci-après, transcrit sur la requête à lui présentée.
À Monsieur le Président du tribunal civil séant à Morlaix ; à l’honneur d’exposer, par le ministère de l’avoué soussigné, Jeanne Breton, épouse de Pierre Querné, demeurant à l’Île-de-Batz, qui son dit mari, patron du bateau Le Curieux, dans la traversée dudit bateau de Morlaix à l’Île-de-Batz, étant par le travers de la pointe de Callot, à environ deux kilomètres de terre, est tombé à la mer, en circulant sur l’avant de son embarcation, le sept avril dernier à dix heures et demi du matin.
Le matelot et le mousse formant l’équipage furent des efforts inutiles pour le sauver ; il disparut sous les flots et depuis, il n’a pas réapparu. Les circonstances de cet accident, le lieu, l’absence complète de nouvelles, tout concourt à démontrer que Pierre Querné a péri et qu’aucun doute ne peut s’élever sur sa mort.
Cependant, pour obtenir la pension à laquelle l’exposante presque septuagénaire, a droit comme veuve de pensionnaire de la douane, il doit être fourni un acte de décès ou un jugement en tenant lieu.
En conséquence, l’exposante a l’honneur de conclure à ce qu’il vous plaise, Monsieur le Président, ordonner la communication de la présente requête et des pièces y jointes au ministère public ; pour, sur la conclusion et le rapport de l’un de Messieurs les juges, être dit et reconnu par le tribunal que le sept avril, mil huit cent cinquante-deux, à dix heures et demi du matin, ledit Pierre Querné est décédé en rade de Morlaix ; que le jugement a intervenir tiendra lieu d’acte de décès et sera transcrit sur les registres courant de la commune de Carantec, et que mention serait faite en marge de l’acte de décès portant la date la plus approchée dudit jour sept avril sur les registres de l’état civil de ladite commune ; offrant l’exposante de faire preuve par témoins des faits ci-dessus. Ce sera justice.
Morlaix, le huit octobre, mil huit cent cinquante-deux.
Signé ; Z. Bienvenüe, avoué.
Vu la présente requête, nous ordonnons qu’elle sera, avec les pièces y jointes, communiquées, à Monsieur le Procureur de la République, et commettons, Monsieur Limon pour faire rapport aux fins de ladite requête.
Morlaix, le huit octobre mil huit cent cinquante deux.
Le Président, signé, A. Godefroy.
Le tribunal, vu la requête qui récède ; ouï Monsieur Limon, juge en son rapport, et Monsieur Le Clair, substitut du procureur de la République en ses conclusions.
Ouï en leurs dépositions reçues sous la foi du serment : primo, Jacques Kerscaven, âgé de quarante-cinq ans, ancien préposé des douanes demeurant à l’Île-de-Batz, secundo, et Julien Guillermie, âgé de quinze ans et demi, marin, demeurant à l’Île-de-Batz.
Considérant que les faits, énoncés dans la requête sont justifiés tant par les documents produits que par les dépositions des témoins.
Dit que Pierre Querné, né à Taulé le vingt-deux décembre mil sept cent quatre-vingt-treize, fils des feus Jean Querné et François Nicolas, veuf en premières noces de Claudine Diraison, époux de Jeanne Breton, préposé des douanes en retraite, domicilié à l’Île-de-Batz, est décédé en mer, en vue de ladite île, le sept avril dernier, environ dix heures et demie du matin. Ordonnons que le présent jugement tiendra lieu d’acte constant le décès et qu’il sera transcrit sur les registres courants de la commune de l’Île-de-Batz, enfin que mention en sera faite en marge de la page sur laquelle aurait dû être inscrit l’acte de décès s’il avait été rapporté à sa date.
Fait et prononcé à l’audience publique du tribunal civil de Morlaix, le huit octobre mil huit cent cinquante-deux, où siégeaient Messieurs Godfroy, président, Millerot et Limon, juges, en présence de Monsieur Le Clair, substitut du procureur de la République, assisté de maitre Nortier, greffier. Signé A. Nortier ; A. Godefroy.
[…]
Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le présent jugement à exécution ; aux procureurs généraux et aux procureurs de la République près les tribunaux de première instance, d’y tenir la main ; à tous commandants et officiers de la force publique, d’y prêter main forte lorsqu’ils en seront légalement requis.
En foi de quoi, la minute du présent jugement a été signée par le président et par le greffier, et la présente expédition scellée du sceau du tribunal. Par le tribunal, le greffier, soussigné. Signé A. Nortier.
Enregistré à l’Île-de-Batz le 23 novembre 1852.
Ainsi se termine la vie de Pierre KERNE.

Article écrit dans le cadre des ateliers blog de CLG Formation-Recherches.
Cette succession de deuils, que c’est triste, surtout les jeunes. Malheureusement, c’était assez fréquent.
Oui, je ne m’attendais pas à une telle histoire lorsque j’ai trouvé son dossier aux archives. 😔