
Mon parcours de vie
Depuis que je suis née, j’ai l’habitude de me promener dans les rues d’Épernay. Et si vous faisiez un petit bout de chemin avec moi ? J’en profiterais pour vous raconter mon parcours de vie.
Ma petite enfance
Je viens au monde le vendredi 1ᵉʳ octobre 1819, à dix heures du soir, à Épernay. Je suis la fille d’Augustin Louis, vigneron, âgé de vingt-neuf ans et de Louise Valentine GAILLARD, âgée de vingt-huit ans.
Le lendemain matin, à onze heures, papa me présente à l’adjoint de la ville, François Maximilien LEMERUE. Il vient déclarer ma naissance.
Ses amis, Nicolas Augustin PERSON et Jacques Nicolas TOURNEUR, tous deux tailleurs d’habits de cinquante-et-un ans, l’accompagnent.
François Maximilien rédige mon acte de naissance. Celui-ci me donne une existence légale. À l’état civil, je me prénomme Marie-Jeanne MOTHIN. Dans la vie de tous les jours, papa et maman m’appellent Alexandrine.

Je suis la seconde enfant de la famille, mais je ne connais pas mon grand frère.
Maman était enceinte de moi, lorsque, le 13 juillet 1819, Philippe est mort. Il venait tout juste d’avoir neuf mois.
Je deviens grande sœur peu avant mes deux ans. Le 11 août 1821, maman donne naissance à Jean-Louis Marie.
Ce jour-là, papa est absent. C’est donc le médecin qui déclare sa venue au monde. Nicolas et Jacques l’assistent.
Je passe les cinq premières années de ma vie sous le règne de Louis XVIII. Je ne me souviens pas bien de lui, mis à part le fait qu’on le surnommait « gros cochon », ce qui me fait beaucoup rire.
Son frère, Charles X le remplace. Comme la grande majorité des rois, son sacre a lieu, ici, dans la Marne, à Reims.
Durant mon enfance, je joue dans les rues d’Épernay et dans les vignes qui entourent la ville. Je croise souvent Victor avec ses copains, mais je ne joue pas avec lui. Victor, c’est un grand, il a déjà douze ans. Moi, je n’en ai que six.
Il vient à la maison de temps en temps, car nos parents se connaissent.
À l’été 1830, il y a un peu d’agitation. Le Roi a fait quelque chose de mal, mais je ne comprends pas tout. Je n’ai que dix ans (presque onze), ça ne m’intéresse pas beaucoup.
Ce que je sais, c’est que Louis-Philippe Iᵉʳ le remplace.
Mon adolescence
Je continue ma vie tranquillement. Je vais à l’école et j’aide maman à la maison.
Maintenant, j’ai quinze ans. Je me promène dans les rues de la ville, mais je n’y vois plus Victor depuis quelque temps. Il est parti faire son service militaire. J’espère qu’il reviendra bientôt…
À la fin du mois de juin 1836, un agent recenseur passe à la maison. Il m’y trouve, avec papa, maman et Louis. Comme la plupart des hommes de la ville, papa et Louis sont vignerons.
L’agent ne note aucune profession pour maman et moi. Et quoi alors, tout le travail que l’on fait dans les vignes et à la maison, ça ne compte pas ? Ce n’est pas juste.
Nous habitons dans le Faubourg d’Igny, tout près du centre d’Épernay. Je connais par cœur toutes les rues. Victor est revenu de son service. Avec ses parents, il vit dans le Faubourg Saint-Laurent.

Le mercredi 8 janvier 1840 est un grand moment pour moi. Ce jour-là, la jeune fille de vingt ans que je suis, devient une femme.
Ma vie de femme
Ce mercredi 8 janvier, à onze heures du matin, je me trouve devant Félix Simon THIERCELIN, adjoint au maire d’Épernay. Il s’apprête à m’unir à Victor, mon Victor.
Je ne vous l’ai pas encore vraiment présenté, alors laissez-moi réparer ça.
Il s’appelle Victor VISSE, et comme moi, il a vu le jour à Épernay. Il naît le 4 novembre 1813, chez ses parents, Antoine et Marie-Anne Bonnaventure GUILLAUME. Ils sont, eux aussi, vignerons.
Nos parents sont tous présents et consentent à notre mariage.
Victor a pour témoins son oncle, Jean-Pierre VISSE et son oncle par alliance, Rémy GOUTIER.
Quant à moi, j’ai pour témoins mon oncle, Jean-Nicolas MOTHIN, et mon cousin par alliance, Jean-Pierre BASTALET.
À la fin de notre acte de mariage, je signe de mes prénoms : Marie-Jeanne Alexandrine MOTIN. Bien sûr, l’officier a seulement écrit dans l’acte mon prénom officiel, Marie-Jeanne.

Après notre mariage, Victor et moi restons vivre à Épernay.
Quatre mois plus tard, je tombe enceinte. Dans quelques mois, nous deviendrons parents pour la première fois.
Le 10 février 1841, à quatre heures du soir, j’accouche d’un beau petit garçon.
Le lendemain après-midi, Victor le conduit à la mairie pour le déclarer. Son père et le mien l’accompagnent. Nous avons choisi de l’appeler, lui aussi, Victor.
Mon accouchement a été difficile et je ne me sens pas très bien. Je suis fatiguée et j’ai de la fièvre. Je souhaite me remettre rapidement pour m’occuper de mon petit Victor.
Les jours passent et ma santé se dégrade de plus en plus. Je suis à bout de force.
Le dimanche 21 février 1841, à huit heures du matin, je rends mon dernier souffle. Je laisse derrière moi mon époux et mon petit garçon, qui a seulement onze jours.
Victor est trop effondré pour déclarer mon décès. Son oncle, Jean-Pierre, et le mien, Jean-Nicolas, s’en chargent.
J’aurais vécu vingt-et-un ans, quatre mois et vingt jours.
Article écrit dans le cadre des ateliers blog de CLG Formation-Recherches.
Merci Noëline pour cette nouvelle tranche de vie racontée à la première personne. Ce style donne à tous ces actes administratifs parfois rébarbatifs de la couleur, celle de la vie. Bonne continuation !