
Incendie à Quimper
Un incendie se déclare à Quimper dans la soirée du dimanche 14 décembre 1913.
4, rue de la Providence, Quimper
Au rez-de-chaussée du N°4 de la rue Providence à Quimper, vit dans une petite chambre Marie-Jeanne LE BIHAN.
Marie-Jeanne est une chiffonnière de soixante-quatre ans. Elle est veuve de Jean-Alain MADEC, décédé dans cette même chambre le 18 mars 1902. Ensemble, ils ont eu neuf enfants, entre 1872 et 1891. Malheureusement, seulement les trois ainés survivent. En 1913, ils vivent tous à Nantes, loin de leur pauvre mère.

Le métier de chiffonnière est extrêmement précaire. Il consiste à récupérer, racheter ou encore récupérer dans les rues les tissus et chiffons usagés. Tout ce qui est ramassé est revendu aux industries pour en faire du papier.
La vente des chiffons est l’un des moyens de subsistance de Marie-Jeanne. En plus de cela, elle reçoit un petit pécule de l’assistance publique, en tant qu’infirme.
Dans sa petite chambre, Marie-Jeanne possède un fourneau. En cette soirée de décembre 1913, elle y allume un feu. À côté, Marie-Jeanne met une jupe à sécher. Il est huit heures quinze.
Soudain, le feu prend dans la jupe puis enflamme un tas de chiffons présents à côté. Marie-Jeanne tente de sortir de sa chambre, mais elle tombe. Paralysée de son côté droit, elle ne peut pas se relever. Elle crie à l’aide.
Rapidement, des voisines arrivent et essayent de la faire sortir, en vain. La porte ne s’ouvre pas. Peu à peu, la fumée s’empare de la pièce, Marie-Jeanne s’asphyxie puis s’évanouit.
Un acte courageux
Au même moment, Bernard LE FLOCH1, trente-sept ans et Louis SAVINA2, trente-deux ans, agents de police, effectuent leur ronde dans la rue. Des voisins préviennent qu’un incendie débute au N°4 de la rue. Ils se rendent immédiatement sur les lieux.
Dans un premier temps, ils frappent à la porte, d’où s’échappe de la fumée, mais personne ne répond. N’écoutant que leur courage, Louis et Bernard décident alors d’entrer par la fenêtre. Pour ce faire, ils cassent un carreau. Bernard entre le premier, suivi par son collègue.
Il raconte :
La chambre était complétement remplie de fumée et nous ne pouvions absolument rien y distinguer.
Archives Départementales du Finistère– Cote Cote 1 M 451
En m’avançant à tâtons, j’ai marché sur la dame Madec qui était étendue sur le parquet, sans connaissance.
J’ai placé près de la fenêtre une table que j’ai heurtée et ai déposé dessus la dame Madec que mon collègue Savina a passé par la fenêtre à des voisins accourus là.
Louis sort ensuite de la pièce, dans laquelle Bernard est désormais seul dans la pièce enfumée et est presque asphyxié. Son collègue brise alors la porte à coup de hache. L’ouverture de la porte provoque un appel d’air et le feu redouble d’intensité.
À l’aide de leurs pieds et de seaux d’eaux transmis par les voisins, Bernard et Louis éteignent l’incendie. Dans la rue, Marie-Jeanne reprend rapidement connaissance.
Ce bref accident figure simplement au bas d’une liste de voyageurs passant la nuit dans les hôtels de Quimper.
Le samedi 20 décembre suivant, trois articles de presse mentionnent l’incident : Le Citoyen, Le Finistère et Le Progrès du Finistère. L’histoire aurait pu s’arrêter là.
Le temps des récompenses
Deux semaines plus tard, le 30 décembre, dans le cadre d’une enquête pour acte de dévouement, le commissaire de police dresse les procès-verbaux. Il entend ainsi Marie-Jeanne LE BIHAN, trois de ses voisines et les deux agents, Bernard LE FLOCH et Louis SAVINA. Ils racontent tous le même récit.
Marie-Jeanne, ayant perdu connaissance lors de l’arrivée de Bernard et Louis, dit d’eux qu’ils sont ses courageux sauveteurs.
Les PV d’enquêtes sont ensuite transmis au maire, Henri JACQUELIN. Ce dernier adresse les différents PV au nouveau préfet, Louis THIBON, ainsi que le courrier suivant :

Archives Départementales du Finistère- Cote Cote 1 M 451
Comme le maire l’indique, Bernard n’en est pas à son premier acte de courage. Le samedi 21 mars 1908, à onze heures et demie du matin, la foule est nombreuse sur le champ de foire à Quimper. Soudain, un bœuf devient furieux, échappe à son propriétaire et fonce sur la foule. Bernard, présent sur les lieux, s’élance sur l’animal, au péril de sa vie. Du haut de son mètre soixante-et-un, il arrive à attraper l’animal par les cornes et à le maitriser. Pour cet acte, il reçoit de la part du Ministère de l’Intérieur une médaille de bronze.
Malheureusement, pour le sauvetage de Marie-Jeanne, il ne reçoit qu’une simple lettre de félicitation de la part du préfet.
Monsieur,
Il m’a été rapporté que le 14 décembre dernier, vous vous êtes signalé en vous portant au secours d’une femme infirme qui aurait pu périr au cours d’un incendie.
Je vous félicite de votre courageuse conduite et vous adresse le témoignage de ma satisfaction.
Et après
Après cet évènement, chacun continue sa vie. Le 1ᵉʳ aout 1914, la mobilisation générale est déclarée.
Louis part au front dès le mois de septembre. Il est au 2ᵉ Régiment de Chasseurs à cheval, puis au 2ᵉ Hussard à partir du 12 février 1915. Il est ensuite dirigé sur l’école de la 42ᵉ D.I, le 13 septembre 1915. Enfin, il est mis en sursis d’appel le 31 octobre 1917 puis non disponible à partir du 15 janvier 1918 en tant qu’agent de police3.
Il décède chez lui, au 44 rue de la Providence, le 7 avril 1924, à l’âge de quarante-deux ans.
Bernard ne rejoint l’armée et le 86ᵉ Régiment d’Infanterie Territoriale qu’à partir du 8 novembre 19144. Malade, il décède à l’hôpital de Pont-l’Abbé le 7 février 1916, à l’âge de quarante ans.
Marie-Jeanne, quant à elle, termine sa vie à l’hospice civil de Quimper. Elle y décède le 23 avril 1915, à l’âge de soixante-cinq ans et dix mois.
- Bernard Antoine Emmanuel Marie LE FLOCH : Né en 1876, il épouse Marie-Jeanne MOISAN le 12 avril 1899. Ensemble, ils ont cinq enfants, nés entre 1900 et 1912. Cultivateur, puis journalier, il devient agent de police entre 1903 et 1908. ↩︎
- Louis SAVINA : Né en 1881, il épouse Marie-Louise PALUD le 3 novembre 1907. Ensemble, ils ont trois filles, nées entre 1909 et 1918, dont seulement deux survivent. Cultivateur, puis aubergiste, il devient agent de police entre 1911 et 1913. ↩︎
- Extrait de sa fiche matricule- AD29- Classe 1901- 1 R 1274 ↩︎
- Idem- AD29- Classe 1896- 1 R 1188 ↩︎
Article écrit dans le cadre des ateliers blog de CLG Formation-Recherches.




Ils sont courageux et malins ces deux-là! Bravo à eux!
Quels hommes courageux !!! Dommage que le destin ne leur ait pas été plus favorable, ils sont morts tellement jeunes même pour l’époque.