
Itinéraire d’une femme amoureuse
Jeanne est une femme amoureuse. Elle a parcouru la France d’est en ouest pour suivre l’homme qu’elle aime. Voici son itinéraire.
Malheureusement, dans cette affaire, beaucoup d’éléments m’échappent. La numérisation des registres du Doubs est en cours (deux ans déjà que j’attends…), il faut faire avec !
Une vie ordinaire
Jeanne BOUQUARD voit le jour le 10 frimaire an VI (30 novembre 1797), à Viéthorey, petite commune du Doubs. Elle est la fille de Jean-Baptiste et de Rose JACOUTOT.
Son père, Jean-Baptiste, décède le 2 février 1830. Jeanne a trente-deux ans. Trois mois plus tard, le jeudi 27 mai 1830, Jeanne épouse Claude Etienne ROUSSEY, un jeune carrier1 de vingt-six ans.
Jusqu’ici, Jeanne mène une vie ordinaire. Elle est mariée et travaille comme journalière.
Tout juste deux ans après leur union, Claude commet un meurtre (oui, mais lequel ? Objet de frustration !)
Le 20 avril 1832, le Tribunal Civil de Besançon le condamne à la peine de travaux forcés à perpétuité.
Claude reste un an dans le Doubs avant d’être conduit au bagne de Brest. Jeanne, femme éperdument amoureuse et dévouée, ne se résout pas à vivre loin de son époux. Elle décide alors de le suivre, contre la volonté de Claude. Ce dernier fait tout ce qu’il peut pour l’encourager à rester chez eux, en vain.
À cette époque, impossible de circuler d’un lieu à un autre sans passeport. Le 20 avril, Jeanne se rend à la Mairie de Viéthorey afin d’obtenir le précieux sésame.
Grâce à ce document, nous avons une description physique de Jeanne. Elle n’est pas très grande, puisqu’elle mesure seulement 1,42 m. Elle a les cheveux noirs, les sourcils châtains, les yeux gris et un front découvert. Son nez est gros au bout, sa bouche moyenne et son menton légèrement allongé. Jeanne a le visage rond et le teint pâle. Elle a également des tâches de la petite vérole. Jeanne est illettrée.

Passeport de Jeanne BOQUARD- AD29- Cote 4 M 29
Trois jours plus tard, son passeport est validé.
Jeanne quitte alors sa petite commune de Viéthorey et se rend à Besançon. C’est le début d’un long voyage.
Un périple par amour
Le 21 mai, Jeanne quitte Besançon pour Dijon. La semaine suivante, le 29 mai, elle part pour Paris. Elle y vit un mois. Le 6 juillet, Jeanne rejoint Landerneau. À cette époque, la fameuse ligne Paris/Brest n’existe pas encore. Elle a donc voyagé à pied et en charrette. Il lui a fallu plusieurs jours pour arriver à destination. Enfin, le 22 juillet, Jeanne part de Landerneau et rejoint sa destination finale, Brest, où, comme son époux, elle arrive le 23.
Par amour, Jeanne a, durant plus de trois mois, traversé la France d’est en ouest et parcouru environ 1 000 km.

Itinéraire de Jeanne BOUQUARD- Géoportail- ©IGN
À Brest, Jeanne est loin de chez elle, sans aucun moyen de subsistance et sans personne pour l’aider. Elle mène une vie miséreuse.
Claude porte lui aussi une très grande affection à son épouse et s’inquiète de sa situation. Le 25 août 1833, il adresse un courrier au Commissaire du Bagne. Il lui demande de faire tout son possible pour que Jeanne obtienne un passeport d’indigence et rentre chez elle.
Voici un extrait de sa lettre :
Croyez aussi, Monsieur le Commissaire, que j’ai fait avant mon départ de Besançon tout ce qui a dépendu de moi pour l’empêcher de me suivre, mais ni mes sollicitations, ni mes prières les plus instantes, n’ont pu la dissuader, et ce dévouement de sa part, qui l’a réduit aujourd’hui à la merci de la commisération publique, me rend le plus malheureux des hommes, car son amour pour moi me la rendant encore plus chère que jamais, me fait doublement sentir les peines et les chagrins que ma condamnation me suscite chaque jour.
Lettre de Claude Etienne ROUSSEY au Commissaire du bagne- AD29- Cote 4 M 29
En proie à la plus vive et la plus douloureuse inquiétude sur sa position, que je considère plus malheureuse encore que la mienne, je vous prie donc, Monsieur le Commissaire, d’avoir la bonté de faire tout ce qui dépendra de vous, pour l’engager de s’en retourner dans son pays en lui faisant obtenir un passeport d’indigence.
Le Commissaire accepte la demande de Claude et transmet la lettre au Maire de Brest le 11 septembre suivant. Ce dernier émet un passeport pour Jeanne.
Cependant, celle-ci refuse le document et le secours de route qui lui sont accordés. Elle s’obstine et veut rester à Brest près de son époux.
D’après le Préfet, il serait préférable de faire arrêter Jeanne pour vagabondage, la faire juger et qu’elle soit reconduite par la gendarmerie dans le Doubs.
Vingt-et-un ans plus tard
Vingt-et-un ans se sont écoulés depuis l’arrivée de Claude et Jeanne à Brest.
Le 21 décembre 1854, Claude embarque sur le Gardien. Il part pour la Guyane et les Iles du Salut. Moins de trois ans plus tard, le 2 septembre 1857, Claude Etienne ROUSSEY2 décède.

L’Arsenal- Les ateliers et les bâtiments de l’ancien bagne- AD29- Cote 2 Fi 19/468
J’ignore ce qu’est devenue Jeanne. Entre 1833 et 1854, aucun acte de décès ne semble avoir été établi à son nom dans le Finistère. Est-elle repartie dans le Doubs ? A-t-elle suivi son bien-aimé à l’autre bout du monde ? Est-elle morte de façon anonyme quelque part en France ? J’espère avoir les réponses à ces questions un jour !
- Carrier : Ouvrier qui travaille dans une carrière, chargé de l’extraction des matériaux (pierre, sable, gravier … ) ↩︎
- Dossier de bagne de Claude Etienne ROUSSEY : Ici ↩︎
Article écrit dans le cadre des ateliers blog de CLG Formation-Recherches.
Merci Noëline pour cette histoire étonnante. Pour une fois, on a la description physique d’une femme!😊
Dans le registre du bagne de Brest, pas de description de Claude?
Merci Véronique 🙂
Si, j’ai toute la description de Claude dans son matricule du bagne. Il est couvert de cicatrice. J’ai mis en note de bas de page sa fiche du bagne de Cayenne, avec la même description 😉. Je me suis concentrée sur Jeanne 😊. Un jour, peut-être, je ferais une suite juste pour Claude. J’aimerais en savoir un peu plus sur le meurtre dont il est accusé.
Quelle belle histoire ! Très bien racontée. On aimerait tellement savoir ce que Jeanne est devenue. Et moi qui aime tout particulièrement les archives judiciare j’aimerais beaucoup aussi en savoir plus sur ce crime commis par son mari.
Bravo Noëline !
Merci beaucoup Olivier 😊
Si j’en ai l’occasion, un petit voyage dans le Doubs s’impose pour éclaircir cette histoire !
J’espère que vous trouverez ce que Jeanne est devenue et ce que Claude a bien pu faire !
Je l’espère aussi 🙂
Merci Noëline pour cette belle histoire d’amour. On aimerait en savoir aussi un peu plus sur Claude. Je suis déjà étonné du style de sa lettre au commissaire. Etait-il lettré ou est-ce qu’il s’est fait aider par un écrivain public au bagne ?
Merci Régis 🙂
Sur son matricule du bagne de Cayenne, il est noté : lit et écrit imparfaitement. Il s’est donc probablement fait aider pour sa lettre.
Waouh, quelle histoire…. qu’est devenue la pauvre Jeanne… un mystère, qui nous laisse beaucoup trop de questions sans réponses! Bravo pour la reconstitution de l’histoire!
Merci David 🙂
Cette histoire me laisse avec pas mal de frustration. Difficile de rester avec des questions sans réponse.
Quelle belle histoire, la force et le courage d’une femme amoureuse. Ca donne envie de savoir qui Claude a tué, je n’ai pas pu m’emp^cher de regarder sur retronews mais rien c’est trop ancien… Bel article comme toujours.
Merci Magali 🙂
J’ai essayé de chercher aussi, mais rien pour le moment.