
Une vie en hiver
Dans les communes situées dans les Monts d’Arrée, les températures sont souvent plus fraiches qu’ailleurs. La vie en hiver y est parfois difficile. L’un de mes ancêtres en a fait les frais (sans mauvais jeu de mots).
Mes premiers hivers
Je viens au monde le dimanche 4 décembre 1757, dans le bourg de Plounéour-Ménez, au cœur des Monts d’Arrée1.

Malgré le froid, mon papa, Mathurin ALLAN, m’emmène à l’église pour me faire baptiser, c’est important. Ma maman, Anne GRALL, qui vient de me mettre au monde, n’a pas le droit d’assister à la cérémonie. C’est interdit par l’Église. Et puis, quelques heures à peine après ma naissance, elle n’est pas en mesure de le faire.
Papa est fier, je suis son premier enfant.
Mon parrain, Yves GRALL, est aussi mon oncle. Il est l’acolyte du curé. On me donne son prénom. Ainsi, je m’appelle Yves ALLAN.
Ma marraine, Marguerite MARGATTE, est ma cousine maternelle.
Après mon baptême, je reviens au chaud, à la maison, auprès de maman.
Je grandis au fil des mois entouré de mes parents. À présent je marche et je mange tout seul. Je peux aussi m’amuser devant la maison.
J’ai un peu plus de deux ans et demi lorsqu’un nouveau bébé arrive. C’est ma petite sœur, Jeanne. Elle naît en plein été, le 1ᵉʳ août 1760.
Jeanne ne vit que quatre mois. Elle meurt le 8 décembre, elle n’a pas survécu aux premiers froids. Le lendemain, le curé l’enterre. Papa et parrain assistent à la cérémonie. Maman n’en a pas le courage. Elle est très triste.
Peu à peu la vie reprend à la maison et le ventre de maman s’arrondit une nouvelle fois.
Au printemps 1762, le 19 avril, elle donne naissance à mon petit frère, Jean. Il survit à son premier hiver. Très vite, je lui apprends mes meilleures bêtises.
D’un deuil à l’autre
Le 11 août 1764, c’est une nouvelle petite sœur qui vient agrandir la famille. Elle s’appelle Catherine. Malheureusement, elle ne vit que vingt jours. Papa doit une nouvelle fois enterrer l’un de ses enfants.
Six mois plus tard, maman tombe enceinte. Moi, j’ai huit ans et c’est la quatrième fois que je vois maman avec le ventre rond. Je commence à avoir l’habitude !
Le 31 octobre 1765, maman accouche d’un nouveau garçon. Papa le conduit le lendemain, 1er novembre, se faire baptiser. Il s’appelle Guillaume, comme son parrain, mais aussi Toussaint, au vu de la date de son baptême !
Là encore, le sort s’acharne sur nous. Le petit Guillaume, qui a quand même fêté ses un an, meurt à son tour. Il s’éteint le 10 janvier 1767.
Un an plus tard, le 13 avril 1768, maman donne naissance à une fille, prénommée Françoise. Plus chanceuse peut-être, elle vivra ! Jean et moi sommes un peu trop vieux pour jouer avec elle, mais cela ne nous empêche pas de prendre soin d’elle.

Le 2 novembre 1770, maman met au monde une nouvelle petite sœur, Marie. Hélas, elle meurt aussi prématurément, alors qu’elle n’a que quatre mois.
Le 26 août 1772, Marie-Catherine vient agrandir la famille.
Un terrible deuil nous attend une fois de plus. Le 7 juin 1773, papa, qui a trente-huit ans, meurt à la maison. On l’enterre le lendemain. Maman est dévastée.
Six mois plus tard, le 20 janvier 1774, la petite Marie-Catherine, un an et demi, décède.
De la famille, il ne reste plus que maman, moi, Jean et Françoise.
Le 27 février 1775, maman se remarie. Elle épouse Yves BONDER, lui aussi veuf.
Quatre ans plus tard, encore un drame. Mon petit frère, Jean, avec qui nous avons partagé tant de joie et de peine, meurt à son tour. Il rejoint papa, nos sœurs et notre frère, Guillaume. Jean meurt le 22 novembre 1779. Il a dix-sept ans.
4 décembre 1779. J’ai à présent vingt-deux ans. Malgré mon jeune âge, il y a bien longtemps que je ne suis plus un enfant.
Ma vie de famille
Noël 1783
Je vais me marier, enfin une bonne nouvelle ! À la fin de l’hiver 1781, j’épouse Catherine KERDILES, elle aussi de Plounéour-Ménez. Nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants. Elle a un an de plus que moi.
Le mariage a lieu, dans l’église de Plounéour bien sûr, le 26 février 1781.
Nous sommes à présent à l’hiver 1782. Dans la journée du 3 janvier, j’ai l’immense douleur de perdre maman. Elle a quarante-sept ans. Le lendemain, elle est enterrée. Mon oncle et parrain, Yves GRALL, est là, à mes côtés, comme toujours.
Nous sommes en hiver, et il fait très froid. Depuis le mois de juin 1783, le temps est étrange. Il y a un épais brouillard et l’on ne voit plus le soleil. L’automne et l’hiver sont terriblement froids. Beaucoup de personnes meurent, bien plus que d’ordinaire. Je ne sais pas ce qu’il se passe.
Je suis à la fois inquiet et excité. Catherine est enceinte et notre enfant devrait bientôt naitre.
21 décembre ! Notre bébé arrive. Malheureusement, l’accouchement ne se passe pas bien. Notre tout petit est mort, avant d’être né. En plus de cela, Catherine contracte une forte fièvre. Je crains le pire.
Le lendemain, j’enterre mon nouveau-né. Ma sœur, Françoise, m’accompagne.
Comme je le craignais, Catherine ne survit pas et meurt le 24 décembre. Triste Noël.
En tant qu’homme, j’aurais pu me remarier le lendemain, mais je n’en ai pas la force. Pour l’heure, je préfère rester seul.
Une nouvelle union
Onze mois plus tard, je me décide à me remarier, après tout, je n’ai que vingt-sept ans. Le 15 novembre 1784, j’épouse Marie HERLAN, d’un an ma cadette.
À l’été 1785, Marie tombe enceinte. Je prie Dieu pour que tout se passe bien cette fois-ci.
Le 3 mai 1786, Marie donne naissance à notre premier enfant, un petit garçon. Quelle joie ! Je le fais baptiser le jour même. Je demande à mon parrain d’être aussi celui de mon nouveau-né.
Ce jour-là, je signe fièrement le registre de mon nom. Depuis mon mariage, j’ai appris à le faire.
Malheureusement, la joie est de courte durée.
Sept jours plus tard, mon petit Yves meurt. Je dois me rendre une nouvelle fois au cimetière pour enterrer un nouveau-né.
Malgré ce drame, la vie doit continuer.
Trois mois plus tard, Marie est de nouveau enceinte.
Le 25 mai 1787, Marie met au monde une petite fille. Tout se passe bien, quel soulagement. Le lendemain, je porte ma fille sur les fonts baptismaux2. Je lui donne le prénom de ma sœur, Françoise, qui en est d’ailleurs la marraine.

L’actualité politique est un peu mouvementée en cet été 1789. Mais peu m’importe. Ce 18 juillet, je deviens une nouvelle fois papa. Marie vient de mettre au monde une fille, que l’on prénomme Catherine.
Deux ans plus tard, le 9 août 1791, Marie accouche d’un petit garçon, Guillaume Marie. Mais ce petit bonhomme ne survit pas. Il meurt le 17 août suivant. Suis-je donc condamné à perdre tous mes garçons ?
4 décembre 1792. Ce jour-là, je fête mes trente-cinq ans. Mon cadeau ? Une petite fille, née dans l’après-midi. Je suis tellement heureux.
À présent, nous changeons de calendrier. Drôle d’idée de la part de la Convention Nationale, mais on fera avec !
Le 17 germinal an III (6 avril 1795), Marie met au monde notre sixième enfant. C’est un garçon, prénommé Jacques. Comme ses frères et sœurs, il sera baptisé, mais je dois aussi déclarer sa naissance à la mairie.
Vivra-t-il ? Hélas non ! Mon petit Jacques meurt le 26 floréal suivant. Il a tout juste un mois et demi.
Le 15 pluviôse an VI, Marie accouche d’une fille, prénommée Marie-Yvonne.
Pris par l’hiver
Deux semaines plus tard, je quitte mon domicile. Pour aller où ? Je ne sais plus, mais je dois passer par les Monts d’Arrée.
Nous sommes en plein dans l’hiver 1798, le 18 février. Je pars au lever du jour. Avant mon départ, j’embrasse Marie et nos petits. Je me place sur ma charrette et prends la route.
En fin de journée, je suis de retour dans mes montagnes, que je connais comme ma poche. Malgré la nuit, je ne devrais pas avoir de difficulté à rentrer, d’autant plus que ma charrette est éclairée.
La nuit tombe. Il me reste une dizaine de kilomètres à parcourir. Nous avons passé la nouvelle lune il y a trois jours. Il fait nuit noire, mais je continue d’avancer.
Soudain, je suis pris dans une tempête de neige. Je n’y vois plus rien. Avec le vent, ma lanterne se casse. Mon cheval s’affole et ma charrette se renverse. Me voilà bien !
Je n’ai pas d’autre choix que d’avancer, mais où suis-je ? Je ne vois rien, je ne trouve plus la route, et j’ai froid.
Soudain, je bute sur ce qui semble être un rocher. Dans la montagne, rien d’étonnant. Je tombe et me blesse.
Impossible de me relever. Je reste là, dans la neige. Je m’éteins petit à petit dans ces montagnes qui m’ont vu naitre il y a quarante ans.
Et après ?
Le lendemain, le corps d’Yves est retrouvé à La Feuillée, à 6 km de chez lui.
Techniquement, Yves aurait dû être inhumé dans cette commune et son acte de décès inscrit dans les registres.
Cependant, au vu des circonstances, le juge de paix d’Huelgoat autorise le transport du corps jusqu’à Plounéour-Ménez et son acte de décès y est dressé.
Aujourd’hui, premier ventôse l’an six de la République française, devant moi, Jacques Cariou, agent de cette commune de Plounéour-Ménez, comparu à la Maison commune Mathieu Abgrall, âgé de cinquante-cinq ans, profession de maréchal, originaire de cette commune, département du Finistère, accompagné de François Calvez, charpentier et de Yves Le Gall, cultivateur, tous domiciliés de cette commune, ayant l’âge compétent ; lequel m’a déclaré que Yves Allan, âgé de trente-six ans, profession de boulanger, originaire de cette commune, département du Finistère, est décédé à la montagne d’Arrée, par la rigueur du temps.
D’après cette déclaration, certifiée véritable par les témoins, j’ai dressé le présent Acte, que ceux qui savent écrire ont signé avec moi.
Et d’après la permission du juge de paix et de l’agent de l’arrondissement ou il a été trouvé mort lequel demeurera annexé au présent cahier pour servir en cas de besoin.
Par chance, ce petit bout de papier n’a pas disparu et figure toujours dans le registre3.

1er ventôse an 6e
Aux fins de la permission du citoyen Goujon, juge de paix du canton d’Huelgoat, du jour d’hier, a nous présentée, nous Jean Le Borgne, agent municipal de la commune de La Feuillée, avons permis de faire inhumer Yves Allan, trouvé mort par la rigueur du temps, samedi au soir, dans la montagne d’Arrée, et sur cette commune, vu qu’il n’est mort qu’après s’être égaré dans la dite montagne à la Feuillée, le 1er ventôse an 6 de la République.
Article écrit dans le cadre des ateliers blog de CLG Formation-Recherches.